04 juin 2026|Recherche

Les démocraties aujourd’hui : entre résistance et quête de renouveau

Entretien avec Rachel Beatty Riedl

Accueillie au LAM pour l’année académique 2025-2026, Rachel Beatty Riedl, politologue et professeure à l’Université Cornell, organise à la fin du mois de juin une rencontre scientifique à Sciences Po Bordeaux dédiée à la démocratie avec le Cornell Brooks Center on Global Democracy et la Fondation Friedrich Ebert.

Entretien réalisé par David Ambrosetti (chercheur au CNRS, directeur de LAM)

Rachel Beatty Riedl est professeure à la Brooks School of Public Policy et dans le département dédié aux sciences politique et administratives (Government Department) de l’Université Cornell, et directrice du Cornell Brooks Center on Global Democracy à la Brooks School, où elle occupe la Chaire Peggy J. Koenig ’78. Elle est actuellement accueillie au laboratoire Les Afriques dans le Monde pour l’année académique 2025-2026.

Les 25 et 26 juin prochains, elle organise, avec le Cornell Brooks Center on Global Democracy et la Fondation Friedrich Ebert, une rencontre scientifique à Sciences Po Bordeaux dédiée à la démocratie, aux enjeux de résistance et au besoin de renouveau auxquels font face aujourd’hui les citoyennes et citoyens des démocraties à travers le monde, notamment dans les sociétés non occidentales.

Vous organisez fin juin un événement scientifique qui réunira une trentaine de chercheur·es internationaux spécialistes des questions démocratiques, qui étudient les pratiques de pouvoir et de gouvernement dans différents endroits du globe. Est-ce là le signe d’une convergence dans les défis que rencontrent les différents systèmes démocratiques à travers le globe ? 

Rachel Beatty Riedl : Il y a bien sûr une conjoncture très particulière, assez spectaculaire : plusieurs démocraties à travers le monde, et non des moindres, ont élu des dirigeants qui ont en commun d’agir de façon à fragiliser volontairement une série de principes et de règles pourtant traditionnellement jugés consubstantiels à la démocratie.

Ces dirigeants disent agir ainsi au nom d’un lien supposé plus direct avec leurs électrices et électeurs, pour soi-disant mieux servir les intérêts de ces derniers et de la nation contre les lourdeurs d’un État de droit qu’ils jugent trop contraignant.

Ce qui est largement analysé comme des avatars contemporains du populisme fait la Une des journaux, en particulier depuis l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis. Je n’ai donc pas été tellement surprise lorsque j’ai constaté le succès qu’a rencontré ma proposition d’organiser une telle rencontre sur la démocratie auprès de mes collègues provenant de différentes parties du monde.

Mais l’avènement de telles forces politiques dans de nombreuses démocraties, y compris en Europe bien sûr, doit à son tour être mieux compris. Il ne faudrait pas ici manquer de considérer les grands défis auxquels font face les démocraties contemporaines, qui travaillent les sociétés et constituent autant de risques mais aussi d’opportunités pour l’avenir de la démocratie.

Quels sont ces grands défis ? Qu’y a-t-il en commun entre ces différentes sociétés démocratiques dans les quatre coins du monde ?

R.B.R. : Un défi aussi ancien que profond pour les États démocratiques contemporains concerne la gestion de la diversité et le maintien de la cohésion sociale. Les questions d’appartenance, de droits et d’inclusion occupent une place centrale à cet égard, tant au niveau national que régional. Les sociétés démocratiques négocient de différente manière la gestion du pluralisme, la mobilité et les risques de polarisation et de fragmentation au sein de la société. Les cadres légaux, les pratiques administratives et les récits politiques constituent ici des objets d’étude précieux pour comprendre l’accès aux droits des citoyens, la participation politique, avec des effets sur le pluralisme et sur la confiance ou au contraire l’hostilité à l’égard des élites politiques.

Durant la conférence, plusieurs chercheurs questionneront le rôle que jouent les partis politiques en matière de cohésion sociale ou au contraire de polarisation sociale, et les récits sur l’identité nationale. Je pense par exemple à George Bob-Milliar, qui observe les interactions entre partis politiques et électeurs sur le continent africain, comme autant de vecteurs qui construisent des imaginations socio-culturelles et des récits d’appartenance à la nation qui varient grandement d’une situation à une autre. On voit à cet égard que les partis politiques peuvent contribuer à agréger les préférences et les intérêts des citoyens, ou au contraire à les diviser. C’est par le biais de telles observations empiriques que nous comprenons mieux les tensions inhérentes à la participation et à la représentation démocratiques. Ces observations nous conduiront en Afrique, mais aussi en Europe, en Amérique latine, dans le sous-continent indien, entre autres.

La gestion de la diversité constitue donc à la fois le défi de la démocratie et sa finalité ultime : chaque société humaine se caractérise par une diversité de vues, d’expériences et de besoins en son sein. La démocratie est le système qui permet l’expression de cette diversité, sous la forme de revendications tantôt concurrentes tantôt complémentaires, et qui rend possible la représentation des besoins de la société, ainsi que la mise en jeu de la responsabilité (au sens de redevabilité, de l’accountability) politique et la révision des objectifs à atteindre.

Toutefois, derrière les mobilisations stratégiques et les appels à une meilleure représentation, on peut également déceler des tentatives de division (entre « eux » et « nous »), des conceptions homogénéisantes du corps social et politique qui prétendent politiser des différences ou créer des hiérarchies, au bénéfice direct de certains contre d’autres en termes d’accès aux ressources et aux statuts. C’est un phénomène aujourd’hui global, qui varie localement selon les contextes.

Des tendances de fond peuvent donc aujourd’hui être repérées. Mais où faut-il précisément regarder pour cerner ces tendances concrètement, empiriquement ? Quels sont les objets qui attirent l’attention des spécialistes en science politique ?

R.B.R. : Face à ces grands défis comme la gestion de la diversité ou d’autres encore, ce sont des institutions, des communautés professionnelles et des normes qui évoluent, et sortent renforcées ou au contraire affaiblies. Avec des effets sur l’ensemble du système démocratique, y compris au-delà de tel ou tel enjeu. Les institutions sont elles-mêmes les cibles de la contestation, elles servent tantôt de bastion au secours de la distribution démocratique du pouvoir et de l’exercice de la redevabilité politique, et tantôt d’arme utilisée pour atteindre les objectifs des détenteurs du pouvoir et pour punir toute dissidence.

Que l’on pense à l’État administratif, aux agences nationales et internationales spécialisées dans le champ des politiques publiques, aux professionnels du droit, ou encore à la presse : les moments de repli tels que nous les connaissons aujourd’hui s’accompagnent d’attaques parfois inédites à leur encontre. Pourtant apparus comme des garants de l’État de droit libéral, garants d’un minimum de transparence démocratique et de redevabilité politique, garants d’une gestion pacifique des désaccords et des conflits au sein de la société, ces acteurs se trouvent contraints de tenter de se réinventer. Mais ils pourraient très bien ne jamais se remettre des coups qu’ils reçoivent.

L’inquiétude que ressentent aujourd’hui les défenseurs de la démocratie est en effet à la hauteur des assauts que subissent ces institutions qui ont permis le développement de la vie démocratique à travers le globe. Mais alors, faudra-t-il déclarer la démocratie en état de mort clinique ? La cause est-elle perdue ?

R.B.R. : L’intérêt des débats que nous aurons fin juin sera précisément de croiser les regards sur des institutions, des acteurs, des pratiques, qui agissent à leur niveau et à leur façon pour faire évoluer l’idée démocratique, pour l’adapter à des contextes spécifiques très différents, garantissant ainsi sa pérennité.

En fait, nous verrons de nombreux cas d’études qui témoignent de cette résilience démocratique, illustrant des stratégies efficaces de résistance démocratique. Il y a beaucoup à apprendre de la combinaison des mobilisations citoyennes et de l’indépendance judiciaire au Sénégal ou encore au Malawi, de même que des alternances électorales en Pologne et en Hongrie. Examiner les sources de résilience démocratique et d’adaptation constitue bien tout l’objectif de cette rencontre, pour contribuer à revitaliser la démocratie. Celle-ci doit nécessairement et constamment se réinventer pour répondre aux évolutions du monde.

Précisément, il est une mutation, technologique celle-là, qui suscite de nombreuses questions. Car la démocratie n’est pas qu’affaire de principe et d’institutions politiques à proprement parler. La vie démocratique ne peut se penser hors des infrastructures technologiques qui organisent la vie sociale, économique et culturelle. Les potentialités offertes par les technologies numériques contemporaines, ainsi que l’identité même des acteurs qui contrôlent ces infrastructures et les préférences et idéologies politiques qu’ils affichent dans certains cas, font naître des risques sur la démocratie à l’échelle globale.

R.B.R. : En effet. La démocratie comme système permet – et en fait requiert – une adaptation aux changements structurels, sociaux et technologiques autour de nous. Durant notre conférence, un panel traitera de cette question de l’IA. Car la circulation libre et sans entrave de l’information et des points de vue fait partie consubstantielle de la démocratie, en ce qu’elle permet l’expression des besoins et des préférences des citoyens et la mise en jeu de la responsabilité des gouvernements. Or la boîte à outils technologiques aujourd’hui disponible pour distordre l’information et modifier les perceptions du public donne aux acteurs anti-démocratiques (locaux, nationaux et transnationaux) une capacité d’ingérence assez radicale. Il m’a semblé indispensable que nous nous interrogions, lors de notre conférence, sur ce qui pouvait être fait pour que ces nouvelles technologies servent à accroître la participation démocratique, pour plus d’inclusion et de redevabilité politique, plutôt qu’à accroître la concentration du pouvoir et des ressources dans les mains de quelques-uns. C’est bien cette combinaison de capital financier, de contrôle de l’information et de pouvoir politique qui menace la démocratie aujourd’hui à l’échelle du globe. Face à une telle menace, la démocratie est condamnée à s’adapter si elle veut survivre.

 

Democracy: Resistance and Renewal for Citizens’ Thriving
25 juin & 26 juin 2026 | Sciences Po Bordeaux

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