05 mars 2026|Recherche

Démocratie : la grande démission ?

Alors que s’anime la campagne des élections municipales, des chercheurs et chercheuses de Sciences Po Bordeaux, à l'instar de Camille Bedock, chargée de recherche CNRS au Centre Émile Durkheim, se penchent sur les racines et l’ampleur de la crise de confiance démocratique.

De nombreux travaux de recherche documentent la montée d’une forme de défiance démocratique, qui se manifeste avec une acuité particulière en France par une participation électorale atone et une perte de confiance dans les élus. Alors que s’anime la campagne des élections municipales, des chercheurs et chercheuses de Sciences Po Bordeaux se penchent sur les racines et l’ampleur de cette crise de confiance.

Dans quelques semaines, les élections municipales vont marquer l’ouverture d’un nouveau cycle électoral en France, qui se prolongera l’année prochaine par l’élection présidentielle. Au Centre Émile Durkheim (CED), ces scrutins seront observés de près, non seulement pour analyser les nouveaux équilibres de pouvoir qui en résulteront, mais aussi pour sonder la vitalité de notre démocratie. Car la situation sur ce plan est inquiétante : lors des dernières élections municipales, en 2020, l’abstention (55% au premier tour, 58 % au second) a fait un bond de 20 points par rapport aux précédentes. Certes ces élections s’étaient tenues en pleine crise sanitaire du Covid-19, un contexte qui n’a pas favorisé la fréquentation des urnes. Cependant la baisse de la participation électorale est une tendance longue en France, qui touche tous les types de scrutins, à l’exception de la présidentielle. Surtout, ce désamour apparent pour le vote n’est pas le seul signe de fissure dans notre fonctionnement démocratique. Elle transparait également dans le baromètre 2026 du CEVIPOF1, dans lequel 78 % des personnes interrogées disent ne pas avoir confiance dans la politique, tandis que les trois-quarts expriment l’idée que « la démocratie ne fonctionne pas bien ». Méfiance, lassitude et morosité sont les maitres-mots de ce sondage, qui montre une dégradation continue depuis quinze ans… Le diagnostic posé de longue date par Pierre Rosanvallon d’une démocratie dysfonctionnelle2 semble ainsi corroboré par les citoyens eux-mêmes, plus que jamais désabusés.

Camille Bedock, chargée de recherche CNRS au Centre Émile Durkheim, a consacré plusieurs enquêtes à cette crise de confiance démocratique, et prépare un livre sur le sujet à paraître en juin 20263. Son travail s’efforce de mieux comprendre les visions et attentes des citoyens français, notamment en le replaçant dans un contexte européen plus général. En multipliant les comparaisons avec la Belgique ou encore l’Italie, elle montre que le désamour pour la classe politique n’est pas une exception française, mais qu’il y prend une forme particulière où ressort une usure profonde de nos institutions. Plus que la démocratie elle-même, c’est notre système de représentation qui semble en panne. Le réparer ne semble pas hors de portée, à condition de faire preuve d’imagination institutionnelle.

 

« L’attachement au pluralisme politique n’est peut-être pas aussi solide qu’on pourrait le penser »

Entretien avec Camille Bedock, chargée de recherche CNRS au Centre Émile Durkheim.

Les citoyens français semblent avoir peu d’estime pour leurs élus, et même pour leur système démocratique. Quelle est vraiment l’ampleur de ce désamour ?  

Ce qui ressort des enquêtes que j’ai pu mener n’est pas tant une critique fondamentale de la démocratie, qu’une critique virulente, voire une colère, contre le fonctionnement de notre système de représentation.

On ne peut pas vraiment parler de désintérêt pour la démocratie, ni de démission démocratique, car la volonté de prendre une part réelle aux décisions politiques est manifeste de la part des citoyens. En revanche, il ressort incontestablement une volonté de transformer la manière dont sont prises les décisions politiques, et même plus globalement la façon dont on conçoit la représentation. Au cœur de cette critique on trouve le sentiment, très ancré en France, d’une déconnexion entre des élites politiques professionnalisées et un peuple qui subit les décisions sans parvenir à faire partager ses aspirations. Mais il faut dire que critiques sont adressées essentiellement au niveau national, tandis que dans nos entretiens l’échelon municipal apparait plutôt épargné par la critique. C’est ce que montrent aussi les sondages, qui font ressortir que le maire reste souvent une figure très appréciée, surtout dans le contexte français, où le reste des institutions est particulièrement impopulaire. Et quand on interroge des élus locaux sur le fonctionnement de notre système politique, eux-mêmes s’avèrent très critiques sur les élus nationaux !

Il y a une différenciation très nette qui est faite entre l’échelon local, qui reste respecté, et l’échelon central où le sentiment d’une déconnexion avec les aspirations citoyennes s’est généralisé. 

Les français sont-ils plus désabusés que leurs voisins européens ?

La question de la confiance politique laisse voir de forts contrastes entre les pays, même quand ils sont des systèmes démocratiques a priori comparables. Malgré les critiques importantes sur le fonctionnement de la démocratie, l’Italie par exemple se caractérise par une confiance politique plus forte qu’en France, tout comme la Belgique. Ces différences peuvent s’expliquer notamment par le fait que le pouvoir y est bien moins concentré qu’en France, grâce par exemple à un mode de scrutin proportionnel ou l’existence de contrepouvoirs incomparables avec le cas français.

Mais au-delà de cette confiance ébranlée dans les élus nationaux, ce qui émerge de nos recherches et qui est peut-être plus préoccupant, c’est de constater que l’attachement au pluralisme politique n’est peut-être pas aussi solide qu’on pourrait le penser. C’est particulièrement vrai en France, y compris dans les propos et les représentations des élites politiques elles-mêmes. Cet horizon de pluralisme, qui accompagne le fonctionnement classique de la démocratie libérale, recouvre le respect des positions minoritaires, des droits de l’opposition, la place laissée à la négociation… On le néglige souvent, mais le déclin de la confiance politique et la frustration vis-à-vis du système de représentation peuvent déboucher sur des visions plus verticales ou plébiscitaires, des conceptions de la démocratie finalement moins exigeantes, et qui réduisent la place des contre-pouvoirs. C’est ce qui peut accompagner par exemple le souhait de la « démocratie directe ». Du fait de sa culture politique majoritaire et de ses faibles contrepouvoirs, la France parait singulièrement mal immunisée contre ce type de déconsolidation démocratique…

À l’inverse, on pourrait imaginer de répondre à cette défiance par une démocratie plus exigeante, peut-être même en reposant complètement la question de la représentation. Est-ce une voie réaliste ?

Beaucoup de réformes seraient susceptibles de diminuer l'écart perçu entre les élites et le peuple, qui est un aspect central de la critique faite au système, du moins en France. Très souvent d’ailleurs, les personnes interrogées n’aspirent pas à une orientation ou une voie unique de réforme démocratique. Leurs attentes prennent plutôt des formes très hybrides, dans lesquelles des formes de prise de décision très différentes peuvent se mélanger, différentes conceptions de la représentation peuvent cohabiter, y compris quand elles sont jugées incompatibles a priori par la littérature théorique… Les citoyens n’ont pas grand-chose à faire des modèles purs et des typologies, ils sont prêts à juxtaposer les modèles et les principes, pourvu que cela améliore la connexion entre le peuple et ses élus. Par exemple, sur le plan de l’exigence démocratique, on pourrait envisager de limiter très fortement les privilèges qui sont associés à la fonction d’élu, notamment nationaux. Réglementer davantage les salaires également… C’est une proposition qui très mal vue par les élus eux-mêmes, alors qu’elle est extrêmement plébiscitée par les citoyens que nous avons interrogés dans nos enquêtes.

Du côté des procédures de participation et de décision, on pourrait imaginer de recourir beaucoup plus à certaines formes de démocratie directe, avec des systèmes comme la révocation, sous une forme correctement encadrée. Évidemment, on pourrait opposer à cette idée que ce serait ouvrir la porte au « populisme », à la chasse aux sorcières… Mais il existe un certain nombre de travaux théoriques, par exemple ceux de Pierre-Étienne Vandamme, qui suggèrent qu’on pourrait favoriser des usages plus délibératifs, plus positifs des outils de démocratie directe ou même de révocation. Il n'est pas théoriquement impensable de mélanger des outils plus délibératifs et des outils qui auraient vocation à contrôler les élus. Dans tous les cas, il n’y a pas de doutes que ce type d’évolution, qui reste encore largement à défricher et à penser, serait très populaire. J’observe également qu’on ne discute pratiquement plus d’un passage à un système d’élection proportionnelle. Or c’est également une réforme plébiscitée, et elle pourrait répondre à l’épuisement de l’élection majoritaire en favorisant davantage la délibération et la construction de compromis.

Comment la recherche à Sciences Po Bordeaux se mobilise-t-elle pour analyser ces élections municipales ?

Il y a eu longtemps une riche tradition de travaux sur la démocratie locale à Science Po Bordeaux, avec des chercheurs très reconnus. Nous nous efforçons de la faire perdurer, même si bien sûr nos méthodes et nos questionnements se renouvellent. Par exemple, nous privilégions aujourd’hui le travail collectif, à l’image du groupe de chercheurs et chercheuses que nous avions constitué en 2020 pour suivre les élections de 2021 à Bordeaux, élections à fort enjeu car il s’agissait de prendre la succession d’Alain Juppé.

Pour les élections de 2026, nous avons construit un dispositif d’enquête original, qui fait le pari d’associer directement les citoyens-électeurs à nos équipes de recherche, à la fois pour la collecte de données et les analyses. Ce dispositif, baptisé « Observatoire participatif des élections municipales », va nous permettre de couvrir et d’analyser ces élections à l’échelle de tout le département de la Gironde. Nous mobilisons également beaucoup les étudiants, particulièrement ceux du master recherche. Les élections et la démocratie locale ne sont en rien un sujet désuet pour eux, particulièrement dans un contexte où plusieurs partis veulent s’appuyer sur ces scrutins pour améliorer leur implantation dans les territoires et renforcer leur influence nationale.

Par ailleurs, beaucoup d’étudiants ont bien conscience que les villes concentrent des politiques publiques essentielles, comme sur l’adaptation au changement climatique, ou sur le logement, par exemple. Ce qui rend ces élections d’autant plus importantes à leurs yeux.

 

1 Centre de Recherches Politiques de Sciences Po (CEVIPOF), Baromètre de la confiance politique CEVIPOF 2026 : la confiance s’effondre en politique, la proximité fait figure de refuge, vague 17, février 2026. En savoir plus

Rosanvallon P., 2015, Le bon gouvernement, Paris, Seuil

3 Le bon représentant, Bruxelles : éditions de l’Université de Bruxelles.


Quelques illustrations pour aller plus loin