Développé par les deux laboratoires de recherche de l’établissement - Les Afriques dans le monde (LAM) et le Centre Émile Durkheim (CED) - DECA1 s’organise sur le temps d’enseignement des quatre premiers semestres d’études à Sciences Po Bordeaux.
Sa première édition achevée à la fin de l’année universitaire 2024-2025, Sciences Po Bordeaux dresse le bilan de ce nouveau dispositif avec sa coordinatrice, Viviane Le Hay, ingénieure de recherche au CNRS. « Ce programme s’inscrit dans la volonté de l’établissement d’initier nos élèves à la démarche scientifique. Dans ce contexte, nos étudiantes et étudiants doivent disposer d’un regard critique sur les données, omniprésentes dans notre société et dont la prégnance s’invite de plus en plus dans les prises de décision et les gouvernances. À ce titre, il nous est apparu nécessaire de leur apporter des connaissances et des compétences plurielles de ces enjeux. Ils seront professionnellement amenés à analyser et à traiter des données de toute nature, ce qui nécessite pour eux de connaître les cadres méthodologiques indispensables pour s’appuyer sur des travaux de qualité, c’est-à-dire en particulier fiables et non biaisés, tant sous l’angle quantitatif que qualitatif ».
Une formation de bon aloi lorsqu’on sait qu’il est possible de surinterpréter les chiffres statistiques et qu’il est nécessaire de maîtriser, aussi bien par entretien que par questionnaire, les effets de cadrage et de formulation des questions sur les réponses apportées par les personnes interviewées dans le cadre d’un dispositif empirique.
Une démarche pluridisciplinaire et scientifique
Des enseignants-chercheurs, chercheurs et doctorants des deux laboratoires de Sciences Po Bordeaux ont donc planché pour imaginer le programme DECA sur la base de leur domaine d’expertise en Droit, Histoire, Économie, Sociologie et Science politique. Avec un écueil de taille : expliquer, sensibiliser et former des élèves post-bac attirés par les sciences sociales et pour qui l’établissement de science politique ne rime pas forcément avec l’apprentissage de la démarche scientifique dans le cadre d’une recherche dans ces disciplines. « Nous disposions déjà d’une certaine expérience puisqu’il existait déjà par le passé des cours de sensibilisation de cette nature. Ici, il fallait construire un projet cohérent sur deux ans qui associe rigueur scientifique et attractivité pédagogique afin de susciter l’adhésion des étudiants peu ou pas habitués à la culture des données. Les équipes des deux laboratoires ont vraiment travaillé main dans la main pour construire le projet en tenant compte de ces deux paramètres » précise la responsable de DECA.
Un sentiment partagé par Guillaume Panegos, étudiant désormais en 3e année, qui a suivi ce programme en 1re et 2e année. « Pas mal d’élèves ont été déroutés par ce module inédit, qui va jusqu’à l’utilisation de logiciels de traitements de données. Mais si elle peut sembler difficile pour certains, cette formation sera utile quel que soit le cursus de chacun » explique-t-il dans son interview à lire en bas de page.
Les fondamentaux pour commencer...
Le cours magistral du 1er semestre DECA aborde les questions de la multiplication et de la diversification des données et des usages qui en sont faits dans le débat public et les processus décisionnels. Objets et types de données, questions et démarche de recherche, collecte, préparation et qualité des données, cadre législatif, controverses sur certains instruments de mesure, méthodes d’analyse, enjeux normatifs et éthiques... les multiples intervenants issus du LAM et du CED apportent leurs expertises, couvrant le spectre des fondamentaux à connaître en matière de traitement et d’analyse des données. Le tout à travers des exemples concrets à dimension économique (ex : les mesures de l’inflation), sociale (ex : l’usage par les pouvoirs publics de l’IPS, l’indice de position sociale2) ou juridique (ex : l’utilisation des données au regard du RGPD, le règlement général sur la protection des données3).
Une approche quantitative
Qu’elle soit qualitative ou quantitative, la démarche scientifique a tout intérêt à mêler et confronter les deux approches pour affiner la réflexion. Mais des motivations pédagogiques ont concouru à consacrer un semestre à chacune d’entre elles dans le cadre de DECA. Chacune de ces approches s’appuie sur un questionnement problématisé et sur l’objectif de répondre à des hypothèses de travail scientifiquement fondées (sur des travaux antérieurs menés par d’autres par exemple). On pourrait dire que « les méthodes quantitatives proposent de traiter un nombre limité de variables sur un grand nombre de cas, là où les méthodes qualitatives s’attachent à produire une connaissance riche sur un nombre limité de cas » (Baïz et Révillard)4. Pour le formuler de façon grossière, on pourrait encore dire que l‘approche qualitative cherche à identifier et expliquer les motivations et le sens donné par les individus à leurs actions (pratiques, comportements, valeurs), tandis que l’approche quantitative s’emploie à dégager les facteurs explicatifs de telle ou telle action (âge, niveau de diplôme, positionnement politique…) et à mesurer les différences entre sous-population et/ou leurs dynamiques temporelles. Toutes ces « définitions » sont vraies, mais également imparfaites.
Partant de là, le second semestre DECA se focalise sur les données quantitatives. « Cette partie du programme s’articule autour des statistiques de façon la plus appliquée possible » souligne Quentin Chapus, enseignant-chercheur au LAM. Spécialisé entre autres sur les méthodes mixtes de construction de données, ce dernier apporte aux étudiants les connaissances indispensables en la matière avant de passer à une phase opérationnelle qui se traduit par l’apprentissage et l’utilisation de logiciels de traitements de données. À l’image d’un apprenti mécanicien qui doit plonger la tête dans le capot d’une voiture pour se confronter à la complexité d’un moteur, les élèves de 1re année s’initient à Jamovi, un logiciel d’analyse statistique, développé en open source et gratuit, ce qui permet aux étudiant·es de l’utiliser en dehors des cours. « Nous travaillons sous forme d’atelier en commençant par apprendre à utiliser ce logiciel puis à paramétrer les données chiffrées avant de travailler sur leur exploitation ».
Pour rendre encore plus tangible et ludique cet apprentissage, l’équipe pédagogique de DECA a lancé un questionnaire en ligne sur la population étudiante de Sciences Po Bordeaux qui sert de jeu de données pour des exercices. « Je leur demande aussi de partir d’une question à traiter et de préparer les données statistiques pour y répondre. Je profite de ces séances pratiques pour évoquer des points clés de théorie statistique car je suis conscient que bon nombre de nos élèves ont arrêté tôt l’apprentissage des mathématiques dans leur scolarité depuis la réforme du bac de 2019 » surenchérit l’enseignant-chercheur. Et si des étudiants s’interrogent sur l’intérêt d’une telle discipline, Quentin Chapus leur indiquera que des métiers aussi diversifiés que celui de responsable administratif, journaliste ou chargé d’études dans un cabinet conseil imposent un socle minimum de savoir-faire en la matière que Sciences Po Bordeaux apporte désormais à toutes ses promotions grâce au programme DECA.
Une immersion dans des études qualitatives
C’est l’objet du 3e semestre du programme DECA dont Alessandro Jedlowski, enseignant-chercheur au LAM, est un des protagonistes. Anthropologue des médias et des migrations, il apporte aux étudiants les rudiments pour effectuer des enquêtes de terrain, un exercice qui peut s’avérer intimidant pour des jeunes gens qui débutent leur 2e année à l’institut. « Certains profils peuvent effectivement se sentir déstabilisés car nous les poussons à sortir de leur zone de confort, d’où un travail en amont par petit groupe lors d’une première phase préparatoire solide » précise l’intéressé, qui privilégie l’interactivité au sein des groupes. Tour de table pour les idées de recherche, structuration d’une question d’intérêt général en problématique, familiarisation avec l’objet de recherche, travail sémantique sur les questions afin d’éviter de biaiser les réponses... les questionnements avant le début des enquêtes sont multiples. « J’insiste beaucoup sur l’auto-réflexivité, autrement dit la capacité d’un chercheur à se prémunir de ses propres subjectivités pour tendre vers la scientificité des données » prévient Alessandro Jedlowski. Ce dernier leur apporte à ce titre des recommandations en phase d’entretien pour éviter là-aussi d’orienter inconsciemment les réponses lors des interactions avec les personnes interrogées.
Un 4e et dernier semestre très prisé
Nantis d’un socle commun de connaissances sur les fondamentaux des données et leurs approches quantitatives et qualitatives, les étudiants choisissent au 4e et dernier semestre un approfondissement d’une méthode de collecte ou d’analyse en particulier parmi une large palette de propositions d’ateliers : enquête ethnographique, par entretiens, analyse de discours, archives, analyses de données quantitatives ou massives (numériques), analyse de réseaux, recherche-action, méthodes projectives... Alessandro Jedlowski propose par exemple un cours sur les méthodes visuelles en sciences sociales où il explique le « poids » de l’image dans une enquête qualitative lorsque celle-ci est exploitée, leur indiquant au passage comment réaliser via un téléphone portable la réalisation et le montage d’un entretien filmé. « Ces ateliers au choix sont appréciés des étudiantes et étudiants pour leur dimension pratique, en sachant que l’objectif global de DECA consiste à leur faire prendre conscience de la nécessité de maîtriser la fabrique et le traitement des données et corpus pour en tirer des conclusions fiables et prendre des décisions en cohérence avec la réalité du terrain ; ce à la fois dans leur vie d’adulte, de citoyenne et citoyen, mais aussi dans leurs fonctions professionnelles à venir. La richesse des enseignant·es qui interviennent dans ce programme offre en outre une arène de débats méthodologiques et de ressources précieuses pour la dynamique de recherche au sein de l’établissement » conclut Viviane Le Hay.
1 « Données : Enjeux, Collecte et Analyse »
2 Outil de mesure quantitatif de la situation sociale des élèves face aux apprentissages dans les établissements scolaires français. Plus l'indice est élevé, plus l'élève évolue dans un contexte familial privilégié. « L’Indice de Position Sociale (IPS) d’un établissement (…) résume les conditions socio-économiques et culturelles des familles des élèves accueillis dans l'établissement. L'IPS permet ainsi de rendre compte des disparités sociales existantes entre établissements et à l’intérieur de ces mêmes établissements ». https://www.education.gouv.fr/l-indice-de-position-sociale-ips-357755
3 Ce règlement européen entré en application en 2018 impose aux organismes opérant le traitement de données à caractère personnel un certain nombre d’obligations en matière de sécurité et de confidentialité
4 Adam Baïz, Anne Revillard. Comment articuler les méthodes qualitatives et quantitatives pour évaluer l’impact des politiques publiques ? Un guide à l’usage des décideurs et des praticiens. France Stratégie. pp.60, 2022.
