Photos : Margaux Michel et Pierre Lacroute
L’art oratoire tel qu’on l’entend aujourd’hui s’avérait jadis plutôt marginal dans l’enseignement secondaire et supérieur. Les concours d’éloquence se limitaient à des facultés de droit, des grandes écoles et des cercles littéraires. Leur démocratisation à partir des années 2010 constitue un phénomène de société, amplifié par des films à grand succès, comme À voix haute de Stéphane de Freitas et Ladj Ly (2016) ou Le Brio de Yvan Attal (2017). On ne compte plus désormais les événements de ce type en France, notamment à destination d’un public jeune, de tout âge et de toutes conditions sociales.
Yves Déloye, professeur de science politique et ancien directeur de l’école, souligne à ce titre que « le modèle des IEP a toujours valorisé les compétences orales dans ses enseignements ». On citera à ce titre Émile Boutmy, créateur du « grand oral » à l'École libre des sciences politiques (ELSP), aujourd'hui Sciences Po Paris. Cette épreuve obligatoire pour les candidats de l’école mise en œuvre dès 1894 avait été créée pour évaluer leur capacité de problématisation et de réponse concise. Le modèle a été dupliqué depuis à grande échelle. Chargé de mission de l’égalité des chances de l’établissement, Yves Déloye tient néanmoins à préciser l’approche pédagogique de l’institut en la matière. « Nous ne proposons pas de formation à l’éloquence au sens fort du terme. En revanche, à l’image de nos conférences de méthode par exemple, nous apprenons à nos étudiant·es à expliquer, étayer et argumenter sur la base d’un exposé préalable, autrement dit à construire un argumentaire afin de convaincre son auditoire ». L’instauration d'un « grand oral » au baccalauréat depuis 2021 a incontestablement renforcé l’attrait des lycées pour la prise de parole en public. On pense en particulier à ceux qui candidatent pour rentrer à Sciences Po Bordeaux.
Depuis 2020, l’ancien concours écrit de l’école a laissé la place à un entretien oral devant un jury. « Comme nous savons que l’exercice n’est pas évident pour des élèves de terminale, nous avons mis en place dans le cadre de notre dispositif d’égalité des chances JPPJV1 des ateliers de prise de parole qui bénéficient à 25 lycées par an. Nos bilans annuels indiquent qu’il s’agit d’un des modules les plus appréciés » précise Yves Déloye, en charge de ce dispositif pour l’école. La tenue de ces ateliers a été confiée depuis quatre ans à l’association étudiante d’éloquence de l’institut. Dénommée Haut Les Mots, elle assure cette mission via un pôle dédié et bien rodé.
L’association Haut Les Mots, de la démocratisation à la compétition
Officielle depuis 2019 et membre de la Fédération française de débat et d’éloquence (FFDE), cette association voit son écho s’amplifier année après année à travers deux grands types d’action. Comme l’expliquent d’une même voix ses deux co-présidentes, Lynn-Isore Itoua-Loemba et Jade Malinvaud, Haut Les Mots s’évertue tout d’abord à promouvoir la prise de parole auprès de tous les élèves de Sciences Po Bordeaux. « Nous participons à la démocratisation de l’éloquence en donnant à tous les étudiant·es de l’école la possibilité de venir s’entraîner librement à la prise de parole dans une ambiance détendue chaque mercredi. Le premier objectif est de renforcer la confiance en soi pour oser prendre la parole en se sentant légitime de le faire. Le second est de s’améliorer sur le plan technique, du travail de la voix à la posture et à la gestuelle, en passant par le contenu » expliquent-elles de concert.
Les membres de l’association, grâce à l’expérience acquise, jouent donc en interne un rôle d’animation et de formation. Mais ils s’inscrivent également dans une dynamique de compétition, enregistrant des résultats notoires au plan national. Ainsi, l'équipe de Débat parlementaire de Haut les Mots s'est qualifiée pour la finale du concours national organisé par la FFDE en 2022. L’association s’est également distinguée dans un concours national d’éloquence baptisé le Prix Mirabeau 2 opposant chaque année les représentants de tous les IEP de France autour des exercices de discours et de joutes, remportant le titre en 2020, 2022, 2024 et se classant seconde dans l’édition 2026 qui s’est tenue fin janvier à Bordeaux.
L’événement a été organisé par une équipe dédiée de onze étudiants de Sciences Po Bordeaux réuni au sein du Comité Mirabeau. Accompagné financièrement par l’établissement ainsi que par la Fondation Anthony Mainguené3 et l’APEC Nouvelle-Aquitaine4, ce dernier a également bénéficié du soutien de Sud Ouest en tant que partenaire média. Soit un projet mené tambour battant qui a représenté un lourd investissement comme le détaille Clément de Maqueville, co-président de cette structure étudiante avec Lou Nicolas-Garcia. « Nous nous sommes volontairement détachés de Haut Les Mots dont nous étions membres pour préparer depuis mars 2025 la demi-finale et la finale qui se sont tenues devant un public nombreux. Le succès rencontré a montré que l’on pouvait faire confiance à des étudiant·es pour organiser un événement d’envergure nationale ». Pour « éviter l’entre-soi » comme le souligne Clément de Maqueville, la manifestation a parallèlement reconduit le programme lycéen réunissant des élèves issus de cinq lycées de Nouvelle-Aquitaine partenaires du dispositif JPPJV et qui ont remis le Prix des Lycéennes et des Lycéens à la délégation de leur choix.
L’éloquence au service de grandes causes
En novembre 2025, un étudiant de Licence 3 a été salué par le préfet de Police de Paris pour sa performance lors de la finale du concours d’éloquence de la préfecture, dédié à la mémoire des attentats de novembre 2015. L’association d’éloquence Haut Les Mots participe à des événements d’envergure. Pour La Nuit de l'Europe, en partenariat avec l'association Eurofeel (Sciences Po Bordeaux) et La Tribune Montesquieu (association d'éloquence de la faculté de droit), elle a participé à l’organisation d'un débat d'idées opposant deux équipes de quatre orateurs sur le sujet "L'Europe doit-elle quitter l'OTAN ?" à l'occasion de la soirée de clôture des Rencontres Européennes de Bordeaux le 29 janvier 2026 à l'Hôtel de Ville de Bordeaux.
Elle est également sollicitée par des organisations extérieures, comme l’Établissement français du sang (EFS) de Nouvelle-Aquitaine dans le cadre de sa dernière collecte Sang pour Sang Campus qui se tient chaque année en novembre. Trois membres de Haut Les Mots ont été conviés à tenir un discours lors de l’inauguration de cette manifestation dont la finalité était de susciter l’engagement des jeunes dans le don de plasma, une problématique méconnue du grand public. Le plasma correspond à la partie liquide du sang dans laquelle circulent les cellules sanguines (globules rouges et blancs, et plaquettes) contenant des protéines qui présentent un intérêt thérapeutique majeur puisqu’elles sont essentielles à la production de certains médicaments. Or, face au vieillissement de la population, l’augmentation des maladies chroniques et l’évolution des pratiques médicales, la France n’est pas auto-suffisante, ce qui pose des questions de souveraineté puisqu’elle est contrainte d’importer des médicaments dérivés du plasma depuis l’étranger. Camille Journet, directrice de la Communication et du Marketing de l’EFS Nouvelle-Aquitaine, revient dans son interview, à lire en bas de page, sur cette action qui a démontré que l’éloquence pouvait aussi servir de grandes causes.
Joindre l’utile à l’agréable
Si les écrits restent, les paroles ne s’envolent plus forcément dans une société où le dialogue, l’échange, la concertation ou la co-construction ont droit de cité. Tous les élèves de Sciences Po Bordeaux sont conscients du poids des mots dans leur future trajectoire professionnelle. Les deux co-présidentes de Haut les Mots, qui ont fait du théâtre par le passé, attestent personnellement du bien-fondé de leur pratique régulière. « Nous voyons la différence de façon manifeste. Nous sommes moins stressées quand nous devons parler en public et nous avons développé par l’écriture de nos textes une pensée plus structurée. L’éloquence permet de découvrir l’art de bien parler au service d’un discours argumenté » précisent-elles de concert.
Jade, en master 1 Carrières Administratives, voit un avantage professionnel à cette activité, joignant l’utile à l’agréable puisque la jeune femme passera prochainement des concours ponctués d’entretiens. « À plus ou moins brève échéance, je sais que la prise de parole en public va faire partie de mon quotidien. Comme je le dis souvent aux lycéen·es ou étudiant·es, vous pouvez grâce l’éloquence à la fois vous amuser, progresser à l’oral et préparer l’avenir ».
1 Initié par Sciences Po Bordeaux et le Conseil régional d’Aquitaine en 2004, ce dispositif d’égalité des chances a permis à plus de 500 lycéens confrontés à des inégalités sociales et/ou territoriales de rentrer à Sciences Po Bordeaux.
2 Concours d’éloquence des dix Sciences Po de France signataires de la convention du Prix Mirabeau.
3 Promeut une vision éthique du monde et cherche à éveiller les consciences autour des valeurs de respect de l'autre et de sens humain.
4 Association pour l’emploi des cadres qui accompagne notamment les jeunes diplômés dans leur insertion professionnelle.
