Sciences Po Bordeaux développe depuis des décennies une « approche par les Suds », incarnée notamment par les travaux de son unité de recherche Les Afriques dans le Monde1. Cette expertise sur les dynamiques politiques, sociales et économiques de l’Afrique, du Moyen-Orient, d’Amérique latine ou encore d’Asie du Sud-Est s’est traduite par la création de différents parcours de master2 sur cette thématique qui ont bénéficié à des générations d’étudiant·es. Ces formations - au nombre de deux désormais - ont été repensées à l’occasion de la nouvelle maquette pédagogique de 2e cycle proposée par l’institut et en vigueur depuis cette rentrée 2026, laquelle s’organise autour de 5 grands pôles thématiques et 18 parcours.
« Le premier master "Coopération internationale dans les Suds" (CIS) se focalise sur la compréhension et la gestion des organisations non gouvernementales (ONG) et des organisations internationales (OI), autour des enjeux de l’aide au développement, de l’urgence humanitaire et des situations de crise. Le second « Entreprises, territoires et innovations dans les Suds » (ETIS) dont j’ai la charge forme plus spécifiquement des spécialistes capables d’analyser et d’accompagner les dynamiques économiques à l’œuvre dans les pays du Sud » explique Quentin Chapus, enseignant-chercheur.
Une dimension internationale et socio-économique qui attire
Deux élèves de Master 1 de cette première promotion ETIS nous ont d’ailleurs expliqué pourquoi elles ont choisi ce cursus. Loubna Bijja, franco-marocaine fière de sa double culture et élève de la filière intégrée France-Allemagne (FIFA)3, revendique tout d’abord une fibre internationale et un attrait pour les pays du Sud. « ETIS propose un volet socio-économique qui me correspond mieux et que j’ai envie d’approfondir » précise-t-elle. L’étudiante aimerait idéalement « devenir enseignante-chercheuse sur la thématique de la précarité, en s’interrogeant notamment sur l’efficacité des politiques de développement international ». Si créer sa propre entreprise ne fait pas partie de ses motivations, elle trouve pour autant le sujet intéressant. « J’ai apprécié le cours de sociologie des entreprises et de l’entrepreneuriat qui m’a ouvert les yeux sur le sujet. Le fait de comprendre comment les structures économiques sont montées et les choix qui s’y opèrent me semble pertinent ».
Loubna Bijja souligne enfin la diversité de la vingtaine d’étudiant(e)s de sa promotion, à l’image de Jeanne Araux-Chevrier qui présente un profil différent. Originaire de la Réunion, la jeune femme apprécie pour sa part « le caractère pratique et pragmatique d’ETIS qui correspond à ses attentes d’un master ». Une orientation aux questions internationales qui fait suite à un premier cycle général à Sciences Po Bordeaux durant lequel les dynamiques Nord-Sud et Sud-Sud n’avaient pas été assez approfondies selon elle. « J’aimerais travailler pour une organisation intergouvernementale comme la Commission de l’océan ou un institut privé, plutôt à l’international » évoque-t-elle, précisant au passage son goût particulier pour les enjeux économiques et sociologiques des pays de la zone Afrique.
Le parcours Entreprises, territoires et innovations dans les Suds constitue enfin pour Jeanne une forme « de challenge » puisqu’elle s’initie à l’économie et aux démarches entrepreneuriales via cette formation. « Si je devais personnellement m’investir dans un projet de création ou d’accompagnement de ce type, ce serait dans l’appui au développement via des projets portés par des femmes » conclut-elle.
Une autre vision des pays du Sud
En écho aux propos de Loubna et Jeanne, Quentin Chapus met en avant l’approche opérationnelle du master qui nécessite au préalable de déconstruire certaines idées reçues sur les pays du Sud. « Ces derniers sont souvent assignés à une situation de dépendance du monde occidental, en lien avec des projets humanitaires ou de développement, selon une logique verticale. Or, confrontées à une crise de la coopération internationale d’un côté, à un bouleversement géopolitique de l’autre, ces régions du monde sont aussi traversées par des dynamiques économiques foisonnantes, notamment entrepreneuriales, que nos futurs diplômés seront en mesure de comprendre et d’accompagner ».
La raison d’être d’ETIS est donc d’apporter à ses étudiant·es les compétences pour une telle mission. Deux types d’enseignement sont dispensés pour cela. Un premier volet concerne l’acquisition de fondamentaux à travers des cours, ateliers et grands oraux : économie et enjeux du monde contemporain, compréhension des sociétés du sud (de leur histoire à leur sociologie), méthodologie de l’analyse des risques ou encore approche du monde de l’entreprise et de ses transformations actuelles... Le second se caractérise par une professionnalisation accrue, matérialisée par le renforcement de cours assurés par des intervenants en activité ou des acteurs de terrain. Des travaux ancrés dans la réalité de terrain renforcent cette disposition.
Ainsi, les étudiant·es réalisent une étude risque pays et sectoriel dès la première année de master, puis une analyse risque-projet, avec des commanditaires réels, en seconde année. Sans oublier des possibilités de mobilités internationales (Colombie, Madagascar) et de nombreuses ouvertures vers des partenaires des Suds. De quoi se projeter après deux ans de formation et un stage longue durée sur des postes d’analyste, de conseiller ou de chef de projets auprès d’entreprises privées ou publiques, ou encore d’organisations dédiées au développement économique (réseau d’entrepreneurs, incubateurs, etc.).
Une expérience grandeur nature
Pour illustrer la jonction entre « notion d’entrepreneuriat » et « Pays du Sud » qui constitue un marqueur du parcours ETIS, un hackathon est organisé le 13 novembre prochain à la halle Héméra de Bordeaux4. Cet événement collaboratif de courte durée où des équipes se réunissent pour concevoir et prototyper rapidement un projet innovant a été choisi par l’Université de Bordeaux dans le cadre d’un appel à manifestation d’intérêt (AMI). Porté par la Cellule Innovation Pédagogique de Sciences Po Bordeaux en partenariat avec Bordeaux Sciences Agro et l’Institut d’administration des entreprises de Bordeaux, le dispositif va permettre à des élèves de ces trois écoles de « plancher » sur le développement de solutions à destination d’entrepreneurs originaires de Pays du Sud ou porteurs d’un projet sur ces territoires. Les projets portent sur les énergies renouvelables (Niger), les technologies de la santé (Maroc) et l’innovation financière (Colombie et Côte d’Ivoire).
Bubacar Diallo, ancien élève de Sciences Po Bordeaux (promo 2005), donne des cours sur l’entrepreneuriat depuis plus de 5 ans au sein de l’établissement. Il est chargé de la coordination de cette expérience grandeur nature pour les élèves en M2 du parcours ETIS5. « Ces derniers vont être challengés par trois entrepreneurs du monde de la tech qui vont exposer des problématiques très concrètes auxquelles sont confrontées leurs startups. À charge pour les étudiants concernés de les aider à trouver une proposition de valeur avec une solution et un début de business plan opérationnel ». Un sacré défi qui sert aussi de support pédagogique pour les interventions de Bubacar Diallo au sein de ce cursus. « Il existe parfois une vision biaisée de l’entrepreneuriat dans les pays du Sud, partant du principe que ces territoires souffrent de moyens et d’ambition. Or, il existe de nombreux acteurs qui souhaitent investir dans ces régions du monde à travers des projets fiables aux impacts sociaux et humains, et dont les besoins en ingénierie de projets sont réels. Ce type d’actions offre à nos élèves un meilleur équilibre entre enseignement théorique et pratique ».
Une nouvelle salle dédiée aux travaux collaboratifs
Concomitamment au dépôt de son projet d’hackathon auprès de l’Université de Bordeaux via son AMI d’innovation pédagogique, l’école avait déposé un dossier dans la catégorie « nouveaux espaces d’apprentissage », lui aussi lauréat. Florie Brangé, responsable de la cellule pédagogique de l’institut, nous en décrypte la finalité. « Les salles de classe traditionnelles et les amphis ne se prêtent pas au travail collaboratif. Or, nous savons que celui-ci occupe une place de choix au sein de nombreuses organisations, notamment dans le secteur de l’entrepreneuriat. Nous avons donc proposé de réaménager une salle de l’établissement qui favorise les interactions et créé un climat propice à l’esprit de prototypage ». Celle-ci sera accessible à tous les enseignants et chercheurs de l’école pour des travaux nécessitant une collaboration transversale.
« Notre volonté pédagogique est de placer nos étudiants dans les situations professionnelles les plus proches de la réalité, tant sur les contenus des enseignements que les espaces où ils sont dispensés » poursuit Florie Brangé. Bien évidemment, cette salle d’un nouveau genre sera ouverte également à tous les autres acteurs de l’établissement qui en font la demande, dont le personnel administratif ou les associations.
1UMR CNRS / Sciences Po Bordeaux / Université de Bordeaux
2 ETIS remplace, avec le master CIS (Coopération internationale dans les Suds), le master Risques et développement aux Suds (RDS), lui-même fusion de trois anciens parcours de masters de l’école dédiés à cette thématique
3 Formation intégrée franco-allemande. D’une durée de 5 ans avec une scolarité alternée entre la France et l’Allemagne, elle débouche sur le Diplôme de Sciences Po Bordeaux de premier cycle et le Master Empirische Politik-und Sozialforschung de l’Université de Stuttgart (Institut de sociologie et de science politique). Les étudiants concernés peuvent choisir d’intégrer en second cycle le master de leur choix.
4 Localisée rue Fondaudège, cette halle de centre-ville abrite des espaces de coworking. Elle est connue pour avoir été érigée en lieu et place des entrepôts et ateliers Marie Brizard, marque de spiritueux éponyme créée en 1755 par une femme.
5 Ce M2 s’intitule encore RDS en 2026-2027 mais sa maquette pédagogique préfigure déjà le contenu de sa maquette pédagogique 2027-2028 où il portera officiellement le nom de master ETIS, ce qui est déjà le cas pour les étudiants M1 cette année.
