« Une direction collégiale pour relever les défis de Sciences Po Bordeaux »
Quelle a été votre première pensée lorsque vous avez été élu Directeur de Sciences Po Bordeaux ?
Gilles Pinson : J’ai été fier de la confiance qui m’était accordée, tout en mesurant l’ampleur de la tâche qui nous attendait. Je ne suis pas un ancien élève de l’école (diplômé de Sciences Po Paris), mais j’ai conscience d’avoir été nommé à la tête d’un institut d’études politiques qui occupe une place importante dans le paysage de l’enseignement supérieur français. Plus grand IEP de province et parmi les plus anciens, Sciences Po Bordeaux jouit à bien des égards d’un certain prestige ; il représente la deuxième place forte de la science politique en France après Paris. J’ai aussi pris conscience des défis qui s’annonçaient et de la responsabilité qui est désormais la nôtre.
J’emploie le « nous » car cette nomination est avant tout le fruit d’un travail collectif, porté par une équipe enthousiaste mais aussi lucide quant aux défis qui nous attendent.
Quel type de gouvernance souhaitez-vous mettre en place avec votre équipe ?
GP : J’ai souhaité mettre en place une direction collégiale. Celle-ci s’organise autour d’un comité exécutif composé de huit personnes1. Ce dernier délibère sur les décisions à prendre, lesquelles sont assumées de manière solidaire. L’ampleur des responsabilités qui incombent à la direction de Sciences Po Bordeaux est telle qu’elle exige une répartition des missions et une vraie délégation des pouvoirs. Cette organisation vise aussi à limiter le risque d’épuisement qui guette tous les collègues qui acceptent des fonctions directoriales. L’engagement collectif ne doit pas se payer au prix de l’épuisement individuel.
De manière très concrète, chacun des membres du comité exécutif s’est vu attribuer un « portefeuille » de responsabilités et travaille en étroite collaboration avec le directeur ou la directrice de service concerné. À titre d’illustration, Étienne Smith2, en charge des partenariats internationaux, collabore sur cette thématique avec notre directrice des relations internationales. Pour chaque grand sujet qui touche notre institut, il y a donc à la fois une « figure politique » qui décline le projet d’établissement et un·e ou plusieurs « responsable·s de l’administration » qui en a la charge opérationnelle, ces derniers conservant leurs prérogatives et leur autonomie professionnelle.
Je revendique aussi une culture du débat, la plus grande transparence possible dans nos prises de décisions, ainsi qu’une fibre sociale, tant à l’égard de nos étudiantes et étudiants que de notre personnel.
Quels ont été les premiers dossiers que vous avez eus à gérer depuis votre nomination officielle ?
GP : La canicule qui a sévi cet été a été extrêmement difficile à vivre pour tous les usagers de l’établissement. Notre bâtiment - âgé d’une vingtaine d’années - a été conçu pour assurer un confort d’hiver correct mais il n’est pas adapté au réchauffement climatique, notamment sur sa façade sud. Il nous faudra donc faire un audit thermique pour trouver des solutions concrètes. Mais le dossier majeur de la rentrée concerne bien évidemment la mobilisation étudiante à Sciences Po Bordeaux qui a commencé le 29 septembre 2026, soit quelques jours avant ma nomination officielle. Celle-ci est toujours d’actualité à l’heure où je vous parle. Je n'ai donc pas encore vraiment eu l'occasion de découvrir ce que pouvait être une journée ordinaire à la direction de Sciences Po Bordeaux !
Nous entendons faire du dialogue régulier avec les organisations étudiantes et syndicales une ligne directrice forte de ce mandat. Cette disposition s’incarnera avec la création d’une direction adjointe aux affaires institutionnelles en charge d’organiser des rendez-vous périodiques avec les instances représentatives des différents publics de l’école.
Quels sont les principaux projets que vous souhaitez déployer au cours de votre mandature ?
GP : Un des premiers axes sera de consolider un modèle d’enseignement qui a fait ses preuves et qui a été modernisé au fil du temps à travers l’évolution des maquettes pédagogiques de l’école.
Le mandat précédent a été marqué par la réforme de notre 1er puis 2e cycle qui a demandé beaucoup d’énergie aux équipes enseignantes et administratives. Il n’y aura donc pas de remise en cause de ces évolutions, seulement des réglages au cas par cas si nécessaire dans un commun accord.
La question de l’intelligence artificielle était déjà très présente dans nos réflexions. Elle le sera davantage encore, car il est démontré que l’IA est désormais en capacité de réaliser des prestations qui étaient l’apanage des diplômés d’IEP. Une logique prohibitionniste n’ayant pas de sens, il conviendra de valoriser ce qui fait la spécificité de nos formations et que « la machine » ne peut pas reproduire pleinement, notamment le travail de terrain et l’expérience directe des réalités sociales.
Un deuxième volet portera sur des enjeux de fonctionnement interne, comme la qualité de vie au travail, ou encore la reconnaissance et l’équité professionnelle. Nous allons également revoir nos outils de travail afin d’améliorer leur efficacité et leurs interconnexions. Ce chantier sera aussi piloté par notre directrice des services généraux, Muriel Sam-Giao3.
J’ai aussi annoncé ma volonté de professionnaliser notre organisation de lutte contre les violences sexuelles et sexistes (VSS). Nous disposons déjà de services opérationnels comme notre Cellule de veille et d'écoute (CVE) qui recueille la parole des élèves mais aussi des collègues. Pour autant, nous pouvons améliorer encore le fonctionnement et la lisibilité de nos différentes instances pour être en capacité, le cas échéant, de mieux nous mobiliser et d’agir plus efficacement sur le plan du traitement de ces VSS tant du point de vue pédagogique que disciplinaire, voire pénal.
Comme vous pouvez le noter, ces points concernent la vie de l’établissement. Mais le rôle d’une direction consiste aussi à collaborer avec les autres « Sciences Po » de France, à travers le réseau des IEP de région qui continue de s’étoffer, avec des enjeux d’identité forts. Nous réfléchissons actuellement à la circulation des étudiants entre nos instituts, mais aussi à la création d’un diplôme intermédiaire délivré après trois ans, valant grade de licence mais préservant la spécificité d’un diplôme d’IEP, afin de s’inscrire pleinement dans la logique LMD (licence-master-doctorat). Je reste par ailleurs très attaché à notre concours spécifique d’entrée à Sciences Po Bordeaux, qui nous permet de concilier excellence académique et diversité sociale et territoriale. Dans cette perspective, en complément du dispositif JPPJV qui s’adresse aux lycéens de Nouvelle-Aquitaine, je suis favorable à développer les actions de sensibilisation auprès des collégiens pour les informer de l’existence de Sciences Po Bordeaux et de sa raison d’être.
Quel regard portez-vous sur cette rentrée 2026, marquée par un contexte de mobilisation nationale de la jeunesse à l’échelle nationale ?
GP : Il faut prendre les mouvements de jeunesse très au sérieux. On ne peut pas demander à nos étudiants de rester muets et de se tenir à l’écart de ce mouvement alors même que nous les incitons pédagogiquement tout au long de l’année à s’interroger sur les questions sociétales et l’évolution du monde dans lequel ils vivent.
Nous considérons que Sciences Po Bordeaux doit rester un lieu d’expression et de débat, à condition que ceux-ci s’exercent dans le respect de chacun, sans insultes ni violences.
Mais, je suis également « comptable » de la poursuite de l’activité de l’établissement et sensible aux étudiants qui ne manifestent pas et souhaitent suivre les cours. Je pense notamment aux étudiants étrangers ou ultramarins, que ces situations peuvent déstabiliser et parfois faire souffrir.
Ces mobilisations ont aussi des conséquences sur nos personnels dont le travail est fortement perturbé ainsi que sur le fonctionnement quotidien de l’établissement. Les retards dans le traitement de certains dossiers, notamment ceux des étudiants boursiers, en sont une illustration concrète. Tout mouvement social à des effets de bord qui impactent le quotidien.
Les échanges et les négociations menés avec les étudiants mobilisés menés tout au long de cette crise ont finalement permis d’aboutir, le mardi 20 octobre, à une issue favorable. Depuis la réouverture du bâtiment, le lundi 2 novembre, l’ensemble des activités de l’établissement a pu reprendre. La mobilisation étudiante se poursuit parallèlement sous la forme d’une « mobilisation alternative ouverte ».
Cette issue montre que le dialogue permet de dépasser les situations de blocage et de construire des solutions, même lorsque les positions divergent. C’est dans cet esprit que nous souhaitons poursuivre les échanges, dans le respect des convictions de chacun et avec une double exigence : préserver la liberté d’expression et garantir la continuité de nos missions de formation.
L'année 2027 s'annonce particulière, notamment dans le contexte des échéances électorales à venir. Quel rôle l'établissement peut-il jouer dans le débat public, et quel message souhaitez-vous porter auprès de ses communautés et de ses partenaires ?
GP : Fort de l’expertise de ses chercheuses et chercheurs en matière d’élections et de participation, Sciences Po Bordeaux doit participer d’une manière ou d’une autre à cette campagne. Comment ? Nous avons mis en place une note de cadrage, inspirée de ce qui se fait dans d’autres IEP. Elle définit un cadre général qui vise à garantir le principe de neutralité du service public et le pluralisme des expressions tout en permettant l’organisation de débats et d’échanges contradictoires. Il ne s’agit donc pas de nous tenir à l’écart du débat démocratique, mais de contribuer à l’éclairer dans un cadre académique garantissant au mieux l’équilibre de traitement entre les différentes sensibilités politiques.
L’idée serait que les étudiants et les enseignants-chercheurs conçoivent ensemble des débats ouverts et contradictoires, dans le respect du pluralisme politique. Ces débats ne doivent pas devenir des tribunes pour tel·le ou tel·le candidat·e. L’établissement, au travers de ses enseignant·es et de ses étudiant·es, doivent conserver la maîtrise éditoriale.
À titre plus personnel, quel projet à moyen terme aimeriez-vous voir se développer au sein de l’établissement ?
GP : Si notre institut recrute des étudiants dans toute la France et accueille des étudiants venus d’Europe et du monde entier, il doit aussi réaffirmer son ancrage territorial, en soutenant par exemple les masters qui font écho à des écosystèmes socio-économiques régionaux. Cela va de pair avec une offre en formation continue et le développement de l’apprentissage qui permettent de répondre aux besoins du tissu local.
Mon prisme « urbaniste »4 me pousse à rêver que nos étudiants s’investissent dans notre environnement immédiat, dans une logique de proximité, de façon très concrète. Des expérimentations pourraient ainsi être menées autour de l’école et dans ses quartiers avoisinants, comme celui de Pessac Saige par exemple. Je crois que nos étudiants doivent apprendre à décrypter le monde, mais aussi à y prendre leur place et à agir sur ses évolutions
1 Sébastien Guigner, Laüra Hoskins, Sara Panata, Antoine Roger, Andy Smith, Etienne Smith, Mickael Temporao
2 Maître de conférences en science politique à Sciences Po Bordeaux, membre du laboratoire Les Afrique dans le Monde (LAM).
3 Diplômée de Sciences Po Paris (promo 1996) et après une formation à l’Institut national des études territoriales (INET), Muriel Sam-Giao a travaillé à des postes de direction dans différentes collectivités (mairie, conseil départemental) avant d’occuper le poste de DGS de Sciences Po Bordeaux depuis juin 2026.
4Cf. le parcours de Gilles Pinson ci-dessous
Gilles Pinson en bref
Professeur des universités en science politique et chercheur au Centre Émile-Durkheim, Gilles Pinson a pris la succession de Dominique Darbon à la tête de Sciences Po Bordeaux pour un mandat de cinq ans. Nantais d’origine, diplômé de Sciences Po Paris, il s’est spécialisé dans l’aménagement, l’urbanisme et le développement local avant d’obtenir un doctorat de science politique à l’Université Rennes I puis de décrocher l’agrégation de science politique. Professeur à Sciences Po Bordeaux depuis 2013, il est l’origine de la création du master « Stratégies et Gouvernances Métropolitaines », assurant par ailleurs la responsabilité scientifique du Forum Urbain, centre d’innovation sociétale, lauréat de l’appel à projets de l’Idex de Bordeaux. Ce forum de recherche-action sur la ville et la métropole a été créé en 2015 en association entre Sciences Po Bordeaux, l'université de Bordeaux, l'Université de Bordeaux Montaigne et l'École supérieure d'architecture et du paysage.
