21 avril 2022|Recherche

« L’électorat d’Emmanuel Macron s’est droitisé »

À l’occasion du quatrième Café Recherche du Centre Émile Durkheim (CED) et Les Afriques dans le Monde (LAM) du 10 avril, Magali Della Sudda et Vincent Tiberj ont été invités à commenter les résultats du premier tour de l’élection présidentielle. Retour sur les principales analyses de cette rencontre.

 

Au lendemain du premier tour des élections présidentielles, Magali Della Sudda politiste, socio-historienne et chercheuse CNRS / Sciences Po Bordeaux et Vincent Tiberj, professeur des universités, chercheur au Centre Émile Durkheim et délégué Recherche de Sciences Po Bordeaux ont apporté leurs analyses des résultats électoraux. Des interventions complémentaires courtes (c’est le principe des Cafés Recherche) et accessibles, qu’ils ont choisi d’organiser selon cinq angles, dont on retrouve ci-après les éléments essentiels. 

 

1/ Les leçons de l’abstention

À l’issue du premier tour, l’abstention se situe à 26 % des Français en âge de voter, soit 12,8 millions de personnes. Si le chiffre est élevé, il ne dépasse pourtant pas celui de 2002 et cela peut même surprendre. Vincent Tiberj le confirme. Compte tenu de ce que l’on connaît de la campagne (relativement tronquée, minorée par la Covid-19 et la guerre en Ukraine, entre autres) et de la négativation du lien à l’offre politique (les bulletins ne sont pas forcément des soutiens), ce taux d’abstention apparaît comme la première donnée intéressante du premier tour. Le sociologue précise : « On s’attendait à ce que cela soit pire et qu’elle dépasse les 30%. Ce taux de participation est donc relativement bon, d’autant plus si l’on l’analyse dans le temps long de la Ve République ». Un retour aux urnes qui prouve notamment que les citoyens ont intégré que l’élection présidentielle demeure l’élection majeure, pendant laquelle l’avenir du pays se joue.

 

2/ C’est quoi le vote Macron ?

Les sondages et analyses cartographiques publiés juste après le 10 avril permettent de définir des premières tendances. « L’électorat d’Emmanuel Macron s’est droitisé dans le sens où il récupère désormais une partie du vote François Fillon. Il a progressé dans des endroits marqués par une culture de droite républicaine classique » explique Vincent Tiberj. La comparaison entre les élections 2017 et 2022 permet également de constater que son électorat est plus âgé, faisant du président sortant le premier candidat des retraités (il occupe la troisième position chez les moins de 35 ans, derrière Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen). Enfin, il est indubitable qu’Emmanuel Macron a bénéficié d’un effet « vote utile » en défaveur de Valérie Pécresse.

 

3/ L’électorat du bloc de gauche en décideur

Si le vote des grandes villes est clairement marqué par Jean-Luc Mélenchon, on en trouve également dans les quartiers populaires. Mais est-ce néanmoins appelé à durer ? Y’aura-t-il un réalignement définitif autour de La France Insoumise ? Pour Vincent Tiberj, « ces 22% de votes ont été considérés comme une surprise. Pourquoi ? Parce que la plupart des sondages sont réalisés sur internet qui minore le bloc gauche, mais aussi parce qu’il y a eu un vote utile et un effet de mobilisation visiblement non attendu. Cela signifie-t-il qu’il y aura un électorat fidèle et indigné à l’avenir ? Ce n’est pas si simple ». L’histoire des votes au sein de la gauche montre effectivement qu’en 2017, aux élections présidentielles, Mélenchon atteignant 19% pour, deux mois plus tard, tomber à 11% des votes aux législatives. Vincent Tiberj complète : « à gauche, on n’est plus l’électeur d’un parti, mais électeur d’un camp. Le choix d’un candidat plutôt que d’un autre va dépendre du court terme de ces élections, plutôt que des enjeux des candidats et des structures d’opportunité ».

 

4/ La droite reconfigurée

Magali Della Sudda identifie une « dynamique de triple siphonage » de l’électorat des Républicains, à la fois avec son aile la plus libérale, qui s’est retrouvée à conforter la base électorale d’Emmanuel Macron, mais aussi avec celle qui s’est retrouvée dans le Rassemblement National (qui a su assouplir un certain nombre de ses discours). À noter également, cette frange, qui jadis votait anciennement RPR ou UMP, qui a fait sécession après la Manif pour tous, hésité entre Les Républicains et le Rassemblement National en 2017 et finalement basculé en faveur d’Éric Zemmour.

Pour Magali Della Sudda, force est de constater également l’effondrement de Valérie Pécresse. « Cette candidate, qui à priori avait tout pour elle, s’est retrouvée prise dans des logiques qui l’ont amenée à se déporter massivement sur sa droite. Elle s’est retrouvée en concurrence avec un électorat qui était en fait déjà courtisé ». Côté libéral, l’offre présidentielle, la manière de gérer la crise de la COVID-19 et de soutenir les entreprises, a donné à Emmanuel Macron des gages chez l’électorat entrepreneurial et ont fait défaut à Valérie Pécresse, dont la stratégie politique a pêché, en parallèle d’un sexisme dont elle a fait les frais au sein de son parti.

Marine Le Pen conforte in fine sa progression dans les classes populaires et son assise auprès d’un électorat féminin. Magali Della Sudda précise : « un électorat qu’elle avait commencé à conquérir dans les classes populaires dès 2012 puis confirmé en 2017, au sein d’une partie de la jeunesse et des cols roses (métiers du care). Marine Le Pen a su faire un usage stratégique du genre, non pas en mettant en avant son féminisme, à la manière radicale d’une Sandrine Rousseau, mais plutôt la figure maternelle de l’État-providence (en protectrice des classes populaires et des femmes) ».

5/ Le second tour et ses complexités

Pour conclure son intervention (qui a ensuite été suivie d’un temps de questions-réponses avec le public présent), Vincent Tiberj s’est penché sur plusieurs clés, à avoir selon lui en tête, pour bien cerner le second tour du dimanche 24 avril prochain.

À commencer par une propension qui semble se renforcer. Le délégué Recherche de Sciences Po Bordeaux s’explique ainsi : « 2022 a eu tendance à confirmer une tendance identifiée par le politiste Pierre Martin, pour lequel on est progressivement en train d’entrer dans une tripartition de l’espace politique français : l’ensemble de gauche, le centre-droit et une droite dure, voire nationaliste ». Cela se vérifie notamment à travers les effets de vote utile.

Cette logique tripartite risque néanmoins de se confronter à celle d’un choix dual, inhérent au second tour. Un choix qui s’avère de plus en plus coûteux pour un certain nombre d’électeurs, selon Vincent Tiberj : « ils l’ont déjà vécu en 2017. On part sur un rematch. Aujourd’hui, un certain nombre d’électeurs de candidats de gauche refusent de soutenir Emmanuel Macron. La situation peut donc se révéler complexe pour le président sortant… Son agrégation apparaît désormais comme plus compliquée ».  

Du côté du Rassemblement National, la situation s’avère également ardue pour Marine Le Pen. « Au-delà de son retard actuel, Marine Le Pen ne bénéficie plus de la présence de son paratonnerre : Éric Zemmour n’est plus présent pour récolter la foudre à sa place. Elle va devoir justifier de son programme, en termes de faisabilité » ajoute-t-il.

Clé de la fin du second tour, quels que soient les résultats, les votes blancs et nuls, et le taux d’abstention, qui seront incontestablement les premières données à analyser…  Puisqu’aucun « état de grâce » (comme en 2017) n’est pas à prévoir cette fois-ci. 

 

Retrouvez le podcast du Café Recherche en totalité sur la Chaîne YouTube du Centre Émile Durkheim :